Bordeaux, clichés et idées reçues

Bordeaux, clichés et idées reçues

When the legend becomes fact, print the legend.

John Ford

Quelle que soit la destination que l’on prend pour les vacances ou pour un week-end, il est rare que celle-ci ne véhicule par quelques idées reçues ou visions folkloriques.

 

Images stéréotypées, symboles véritables ou artificiels, anecdotes authentiques et pures légendes se retrouvent régulièrement lorsqu’on évoque Bordeaux et son patrimoine. Plusieurs idées reçues sur Bordeaux sont même véhiculées par les Bordelais.e.s eux-mêmes, à leur insu, participant à créer autour de la capitale Girondine une image un peu caricaturale, dont nous nous faisons le plaisir d’écorner les coins dans cet article. 

 

Alors investissons nous pleinement dans cette entreprise de démolition, de l’idée reçue la plus répandue à celles qui méritent le plus de débats.

Le pont de pierre est-il un hommage à Napoléon ?

C’est l’idée reçue sur Bordeaux la plus partagée, assurément. On la lit un peu partout, on l’entend dans la bouche de (presque) tous les Bordelais.e.s : le pont de pierre aurait 17 arches en hommage aux 17 lettres composant les noms Napoléon Bonaparte, car c’est l’Empereur qui aurait ordonné la construction du premier pont de Bordeaux.

 

Si la deuxième partie est véridique, la première est complètement fabulée. Effectivement, c’est bien Napoléon qui ordonna par deux décrets de 1807 et 1808 la construction d’un pont sur la Garonne à Bordeaux, mais l’exécution de celui-ci lui est postérieure. Napoléon abdique définitivement en 1815, tandis que le projet d’un pont en briques est adopté, après maintes péripéties, en 1819 et inauguré en 1822, c’est-à-dire sous la royauté de Louis XVIII. A l’origine, ce projet de pont en maçonnerie devait compter 19 arches, mais par soucis d’économies, le projet est modifié pour en avoir 17. 

 

Par ailleurs, les médaillons blancs, qui figurent sur les piliers et qui sont aujourd’hui vides, arboraient à l’origine le monogramme de Louis XVIII, à savoir un double L couronné. 

 

Le pont de pierre est en réalité plutôt un pont royal qu’impérial ! Et s’il a 17 arches comme les 17 lettres de Napoléon Bonaparte, c’est tout simplement… le hasard !

Le cannelé a-t-il été inventé par des religieuses ?

Parmi toutes les idées reçues sur Bordeaux, l’histoire des cannelés figure en très bonne place. Voici une jolie légende qui est transmise de livre en livre et qui est, avouons-le, très séduisante.   

 

Le cannelé aurait été inventé par des religieuses d’un couvent de Bordeaux, autour du XVIIIe siècle. Ces dernières auraient eu pour habitude de confectionner un petit gâteau qu’elles distribuaient aux pauvres, en récupérant les jaunes d’œufs des exploitations viticoles – le blanc étant utilisé pour “coller” le vin, c’est-à-dire le filtrer – ainsi que de la farine, du rhum et de la vanille, abondants sur les quais du port de la ville à cette époque.

Magnifique histoire, qui fait la part belle à la charité, très chrétienne, de ces bonnes sœurs.    

 

En réalité, s’il existait bien un gâteau du nom de canelat ou canelon sous l’Ancien Régime, celui-ci n’avait rien à voir avec le cannelé que nous connaissons aujourd’hui. C’était plutôt une pâte enroulée sur une tige et frit dans du saindoux !   

 

Personne n’est en mesure de dire par qui et quand le cannelé moderne a été inventé. Pour certains cela date des années 20, pour d’autres de l’entre-deux guerres. Toujours est-il qu’il a fallu attendre les années 80 pour qu’il devienne véritablement le symbôle de Bordeaux. Une tradition plutôt récente donc…   

 

Quant aux bonnes sœurs, en y réfléchissant bien, on a quand même du mal à imaginer qu’elles achetaient de la vanille et du rhum, produits onéreux, pour confectionner des gâteaux à distribuer aux pauvres…   

 

Si cela vous donne envie d’en savoir plus et de déguster des cannelés bien craquants à l’extérieur et fondants à l’intérieur, on a une super visite gourmande pour vous !

La place des Quinconces est-elle la plus grande place d'Europe ?

Alors là, on ouvre la boîte de Pandore des idées reçues sur Bordeaux. Même la ville de Bordeaux communique fièrement sur la place des Quinconces, en affirmant que c’est la plus grande place d’Europe.

 

C’est vrai qu’elle est grande cette place avec ses 12 hectares. D’où vient-elle d’ailleurs ? Au XVe siècle, le site était la limite nord de Bordeaux, et était occupé, à partir des années 1450, par une petite forteresse construite par le roi de France Charles VII dans le but de surveiller la Garonne ainsi que les Bordelais. Dans la deuxième partie du XVIIe siècle, ce modeste château fut remplacé par une immense forteresse construite sous la supervision de Vauban, et s’étendant avec ses glacis défensifs jusqu’au Grand Théâtre et aux allées de Tourny. Ces deux forteresses successives étaient nommées “château Trompette”, non pas en hommage à un éventuel musicien, mais en référence au cours d’eau coulant à cet endroit et se jetant dans la Garonne.   

 

Alors, est-ce que c’est vraiment la plus grande place d’Europe ? Une recherche rapide indique qu’à Varsovie la place du Défilé a une superficie de 24 hectares. Nous ne sommes pas experts en maths ou en géographie, mais a priori 24 est supérieur à 12 et Varsovie se situe bien en Europe.    

 

Quelques Lyonnais protesteront également que la place Bellecour peut concourir à ce titre purement honorifique… Cela dépend en réalité de la façon de calculer : est-ce qu’on compte les éventuels immeubles et monuments situés sur les places ou juste les espaces piétons ? ; est-ce que si une route traverse la place, cela réduit sa superficie ? Etc.   

 

Gros débat en perspective, mais finalement, est-ce qu’on ne s’en ficherait pas un peu de savoir qui a la plus grande ?

Bordeaux a-t-elle fait fortune grâce à ses vins ?

S’il y a bien un produit qui fait la gloire et la richesse de Bordeaux, c’est évidemment son vin. A-t-il concouru à la fortune de la ville ou est-ce une idée reçue ? C’est vrai, mais juste en partie.

 

A Bordeaux le vin est la principale marchandise d’exportation au Moyen Age, notamment durant la période anglo-gasconne (1154-1453). Un pic d’exportation est d’ailleurs atteint au tout début du XIVe siècle, dans les années 1308-1310, avec l’équivalent de 120 millions de bouteilles de 75 cl exportées annuellement ! Cela a largement contribué à un premier âge d’or de la ville.   

 

Mais le Bordeaux que nous arpentons aujourd’hui n’a rien de la ville du Moyen Age, c’est une ville majoritairement du XVIIIe siècle, époque constituant le second et véritable apogée de la ville. Bordeaux est alors le premier port français et se spécialise dans le commerce en droiture vers les Antilles : Saint-Domingue (actuel Haïti), Guadeloupe et Martinique particulièrement. Là-bas, les Bordelais vendent les produits de leur arrière-pays aux colons : vin, eau-de-vie, céréales, vêtements, outils etc. et achètent sur place des produits exotiques qu’ils ramènent ensuite à Bordeaux : canne à sucre, cacao, café, indigo. Ces produits sont ensuite revendus par les marchands bordelais à des intermédiaires étrangers habitant sur-place, particulièrement des Européens du Nord (Allemands, Hollandais, Anglais) qui vont réexporter ces produits exotiques vers leur pays d’origine.

 

Bordeaux est donc une plaque tournante du commerce colonial au XVIIIe, et c’est réellement cela qui a rempli les poches des Bordelais.   

 

En parallèle, les Bordelais se livrent également à la traite négrière, en déportant environ 150 000 Africain.e.s entre 1672 et 1826, ce qui représente environ 11,5% de la traite française.   

 

De manière générale, c’est plus son port que son vin, qui a enrichi Bordeaux au fil des siècles, même si c’est ce dernier qui lui a donné son prestige.

Bordeaux est-elle une ville bourgeoise ?

Cette idée reçue sur Bordeaux, nous l’entendons de la part d’un visiteur sur deux. Et c’est vrai que si on ne fait que se balader dans les beaux quartiers, Bordeaux peut vite donner l’impression d’être une ville très proprette et bourgeoise.

 

Et pourtant… si la bourgeoisie commerçante a largement participé à la construction de la ville et a aimé se mettre en scène dans son urbanisme, il n’y a jamais de bourgeoisie sans classe populaire.   

 

Bordeaux a été un port de grande importance tout au long des XVIIIe et XIXe siècle. Port qui a perduré dans le centre-ville officiellement jusqu’en 1987. Pour faire vivre ce port, il fallait une main d’œuvre : dockers, amarreurs, lamineurs, portefaix… Pendant des siècles, les quais de Bordeaux étaient remplis de marchandises et de petits travailleurs faisant fonctionner l’économie du port. Dans les années 1910, on comptait par exemple 6000 personnes travaillant sur les chantiers navals, et plus de 2000 dockers dans les années 1950. Tous ces hommes et femmes, de condition modeste, vivaient et habitaient dans les quartiers populaires de Bordeaux, notamment Saint-Michel.  

 

Par ailleurs, si Bordeaux n’a jamais été une grande ville industrielle, elle a compté plusieurs quartiers avec des usines : Bacalan, la Bastide, Belcier. Quartiers qui accueillaient les ouvriers et leur famille, ainsi que plusieurs casernes militaires autour desquelles vivaient les familles des soldats.   

 

Enfin, Bordeaux est aussi une ville d’immigration. Espagnols et Portugais, venus dès le XIXe siècle, et s’installant dans le sud de la ville autour du marché des Capucins, puis Maghrébins, Africains, Turcs, Kurdes et Européens de l’Est.  

 

C’est donc une ville plus populaire et cosmopolite qu’il n’y paraît, même si cette part de son identité a tendance à s’effacer avec les années.  

Et vous ? Y-a-t-il des images, des clichés ou des mythes récurrents sur votre ville natale qui vous agacent ? N’hésitez pas à nous le dire en commentant l’article en bas !

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